Introduction

A la réunion de la Commission Préparatoire de décembre 2014, nous avons entendu l’exposé d’une méthodologie appelée : le Discernement Appréciatif (DA) qui pourrait guider les discussions de nos délégués à la prochaine Assemblée Générale.

A la base de ce processus il y a l’idée que, dans les discussions (de problèmes ou de défauts), on commence habituellement par voir le négatif et, à partir de là, on cherche à opérer un changement positif.

Il est beaucoup plus efficace de commencer par nous demander :

Qu’est-ce que nous faisons de bien et comment nous pouvons faire croître cette énergie dans la Congrégation ? Un adage dit : « Votre point de vue forme votre vie ». Quand nous commencerons par énumérer les différentes formes culturelles de la richesse de notre charisme vincentien, nous serons alors en mesure de mieux répondre aux besoins des pauvres aujourd’hui.

Qu’est-ce que le DA ?

C’est un processus basé dans une théorie du changement appelée :

Recherche Appréciative. On a écrit beaucoup d’articles à ce sujet. La plupart traite de l’organisation de la dynamique du changement dans les domaines des affaires et sociales. Cette méthodologie part d’un principe absolu : « Se concentrer sur le positif parce que le positif mène à l’action positive ».

(Appreciative Discernement, William Nordenbrock, CPPS, p. 4).

Au lieu de regarder cela du point de vue social, je voudrais le placer dans une perspective biblique et vincentienne. Le premier pas commence par le nom. « Recherche » est un terme qui peut être facilement remplacé par « discernement ». « Le discernement est un procédé par lequel nous cherchons, personnellement ou communautairement, à connaître la volonté de Dieu et à opérer un choix positif en modelant notre vie sur la volonté divine » (Nordenbrock, p. 1). Comme le dit St Vincent : « Oh quel bonheur, Monsieur, que de ne vouloir que ce que Dieu veut, de ne rien faire qui ne soit en accord avec les occasions que nous donne sa Providence et de ne rien posséder que ce que Dieu dans sa Providence nous a donné ».

En parlant de cette Providence, Jésus dit à ses disciples : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et la vie en abondance » (Jn.10, 10). Le DA commence quand le disciple affirme la bonté de Dieu, la beauté de la création et la dignité inaliénable de l’homme et de la femme créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. Nous avons été bénis, d’abord par le don de la vie. Cette bénédiction s’est accrue par le don de l’amour du Dieu incarné en Jésus et elle est devenue irrévocable par la puissance de sa Résurrection.

Partant de cette perspective, le DA travaille pour le changement en « cherchant ce qu’il y a de meilleur chez les gens, dans leurs organisations, leurs communautés et dans leur monde » (The Change Handbook, p. 276). Il cherche alors à comprendre ce qui peut nous faire vivre, nous comme Congrégation et comment planifier nos énergies.

Cela ne veut nullement dire que nous n’avons pas à résoudre les problèmes, ni que nous sommes en train de nous fabriquer une vision idyllique de la vie communautaire. Quand les problèmes se posent, ils sont considérés comme une part de notre expérience de la vie vincentienne et on leur donne une autre forme de telle sorte qu’ils aboutissent à une action positive.

Exemples de questions dans le DA :

1. Décrivez un moment fort dans la vie de votre province où les confrères étaient les plus engagés et où ils étaient les plus inventifs

2. Comment évaluez-vous vous-même et votre ministère ? Quels sont les dons que Dieu vous a accordés pour le service des pauvres ?

3. Quels sont les facteurs qui dynamisent votre province quand elle donne le meilleur d’elle-même ?

4. Imaginez votre province d’ici dix ans, telle que vous voudriez qu’elle soit. Quelle différence y a-t- il avec son présent ? Quel est votre apport à ce rêve ?

Comment le DA aboutit au changement positif ?

Le DA nous demande de sortir de la logique de la solution des problèmes pour aller vers une analyse positive de ce que contient notre charisme vincentien et notre mission. Ce n’est pas une analyse selon la méthode SWOT (forces, faiblesses, opportunités, dangers), mais plutôt une découverte des racines de nos énergies comme Congrégation. Malgré sa simplicité, ce procédé pourrait aboutir à un profond changement dans la vie de la Congrégation depuis le simple confrère jusqu’à la Curie à Rome. Voici une présentation de cette démarche :

I. Découvrir : Apprécier et valoriser le meilleur de « ce qui est ».

Le point de départ consiste à expliciter les « meilleures pratiques » que nous trouvons dans toute la Congrégation. Nous dévoilons le centre positif en reconnaissant comment le Seigneur nous a bénis.

C’est le pas le plus important de notre démarche parce qu’il nous concentre sur l’avenir que nous espérons construire ensemble comme Congrégation. Nous avons beaucoup d’exemples de ces « meilleures pratiques » dans le monde. L’Ecole de la Foi du P. Ramzi (Liban) et l’expansion de la province d’Australie vers la province d’Océanie ne sont que deux exemples dignes d’être approfondis. La découverte explore ce qui nous donne vie et zèle au service de la Mission. « Une foi fondamentale nous guide c’est que notre Dieu ne nous laissera jamais orphelins…Notre mission se définit et s’accomplit quand nous apportons à l’Église et au monde le charisme que nous avons reçu dans sa totalité » (Nordenbrock, p. 5).

II. Rêver : Envisager « ce qui doit être »

En réfléchissant sur ce que nous avons de meilleur, nous nous demanderons comment les utiliser comme base de ce que nous allons construire dessus et en faire comme de « nouvelles formes » pour notre vie comme Congrégation. Qu’adviendrait-il ? À quoi ressembleraient nos communautés si nous adoptions ces pratiques au niveau local, provincial et au niveau de la Congrégation ? Qu’est-ce que les signes des temps et les voix des pauvres nous demandent d’être et de faire ? Qu’attend de nous le monde ? En imaginant l’avenir le meilleur nous reconnaissons en même temps le travail de la grâce dans nos vies.

III. Dessiner : Dialoguer avec « ce qui devrait être »

À partir de nos points forts, quelles sont les étapes concrètes que nous avons à franchir pour permettre à nos nouvelles normes de faire partie du tissu de notre vie comme Congrégation ? Comment pouvons-nous envisager notre avenir avec courage et responsabilité ? Que pourrons-nous innover pour créer notre avenir préféré ?

IV. L’avenir : Comment pourrons-nous renforcer notre capacité comme Congrégation afin de bâtir un espoir et soutenir notre zèle dans ces orientations ? Nous transformerons alors notre rêve en actions qui nous maintiennent dans la fidélité à notre charisme.

Une application du DA

La recherche a montré que l’utilisation du DA a créé une culture ou « une passion pour le service » dans les organismes qui l’ont utilisé. En toute humilité, la Congrégation a, certes, bien servi et elle continue de le faire. Cependant nous vivons un cinquième vœu : le vœu du Silence. Dans beaucoup de provinces, plusieurs bonnes pratiques n’ont jamais été nommées, ni partagées, ni imitées. Notre sagesse collective reste un fleuve souterrain qui vivifie, mais qui n’est cependant pas assez exploité pour rendre de plus grands services aux pauvres. Cette application pourrait nous aider à comprendre comment le DA pourrait faire jaillir ce zèle apostolique.

Je vais appliquer la démarche sur l’un des trois grands thèmes de notre future Assemblée Générale : la solidarité entre les provinces de la Congrégation.

Le Contexte : Dans un article paru dans le numéro de Janvier-Mars 2015 de Vincentiana, nous lisons ce qui suit : « L’idée de la solidarité économique n’est pas nouvelle dans la Congrégation. Dans nos Règles Communes, Vincent de Paul écrit sur la pauvreté : « Tous et un chacun de notre Congrégation, surtout qu’à l’exemple des premiers chrétiens, toutes choses nous seront communes » (RC. 3) Les Constitutions précisent davantage : « La Congrégation de la Mission, en raison des exigences pastorales et communautaires, possède des biens temporels…Elle les gère avec soin et comme patrimoine des pauvres, mais sans souci de thésauriser » (CS, 148, 1). Elles poursuivent : « Provinces et Maisons doivent s’assister mutuellement, les mieux pourvues venant en aide à celles qui sont dans le besoin » (CS, 152, 1).

Cette aide est une exigence de la charité et de la justice et non simplement un acte de générosité. Comme telle, elle demande aux plus généreux parmi nous de donner beaucoup plus qu’ils ne le font aujourd’hui. Nous sommes une Congrégation internationale presque dès le début de notre fondation. Mais nous ne formerons une communauté unique qu’en vivant notre solidarité comme confrères et comme provinces. Notre vocation missionnaire n’adviendra que dans la mesure où croîtra notre appartenance, non à un ministère particulier dans une province particulière, mais dans une Congrégation qui englobe et dépasse toute notre petite réalité. Peu importe l’endroit où nous sommes envoyés, nous sommes des confrères appelés au service de la Mission comme des frères qui s’entr’aiment profondément (cf. CS, 25, 1). Et, comme des amis très chers, nous nous intéressons aux besoins de l’un et de l’autre ». (Gay-Agostino, Multiculturalisme, Solidarité et Collaboration, p. 143).

Quelle serait la façon d’appliquer la méthode DA dans ce domaine si important de la vie de la Congrégation ? Elle serait la suivante :

I. Découvrir :

– Nous sommes membres d’une Congrégation Internationale. Quand vous êtes-vous senti comme faisant partie d’une communauté mondiale ?

II. Rêver :

III. Dessiner :

IV. Avenir :

– Quels sont vos dons, vos talents et vos trésors, ainsi que ceux de votre province, que vous avez mis au service de la Congrégation, au-delà de vos frontières ?

– En écoutant notre histoire, est-ce les bénédictions et les caractéristiques de ce que nous sommes lorsque nous sommes dans notre meilleure forme ?

– Qu’est-ce que cela serait si toutes les bénédictions et tous les dons que nous utilisons sont donnés à la Congrégation et pour le bien des pauvres que nous servons ?

– Comment pourrons-nous couler toutes ces réalités dans un Appel pour agir en faveur de l’internationalité de la Congrégation ?

– Quel mécanisme créer pour évaluer et maintenir ces initiatives interprovinciales?

Pourquoi le DA est-il efficace

En appliquant la démarche du DA nous enrichissons la qualité de notre relation comme confrères, comme provinces et comme communauté internationale. Elle le fait en renforçant l’esprit de collaboration, né d’une plus profonde connaissance mutuelle.

Se rencontrer comme frères – peut-être pour la première fois – peut être une expérience de libération. Le DA est vu par ceux qui le pratique comme un moyen pour libérer les dynamiques suivantes :

A. La liberté de se connaître en relation

Cela provient, au-delà des rôles que nous jouons, de la profondeur de nos échanges. Il nous offre la chance d’apprécier la dignité unique de chacun comme enfant de Dieu et fils de Vincent : « Afin que la charité fraternelle et la sainte union soient toujours parmi nous…tous agiront les uns avec les autres, dans un grand respect, conversant néanmoins toujours ensemble cordialement, ainsi que font les amis intimes entre eux » (RC, VIII, 2).

B. La liberté d’être écouté

Assez souvent, les gens se parlent sans s’écouter. Les CS nousrappellent que « en étant attentifs aux idées et aux besoins de chaque confrère, nous tâcherons de surmonter les difficultés que comporte la vie communautaire » (CS, 24, 3°).

C. La liberté de rêver en communauté

Les gens meurent sans vision. Notre Congrégation devrait être dans un véritable ciel quand les confrères de différentes cultures peuvent envisager l’avenir tel que Vincent nous a demandé de le faire. « Tel était, mes Sœurs, le début de votre Compagnie. Elle n’était pas ce qu’elle est devenue maintenant ; il n’y a pas de raison de ne pas croire qu’elle n’est pas maintenant ce qu’elle sera quand Dieu la perfectionnera comme il voudra qu’elle soit ».

D. La liberté de choisir d’y coopérer

Quand nous travaillons ensemble, partageant nos choix comme communauté, nous optons librement de mettre nos dons au service des autres. Parlant de notre vie communautaire, nos CS nous rappellent : « L’évangélisation des pauvres, qui assure à tous nos travaux une unité qui ne détruit ni les talents, ni les dons personnels, si divers soient-ils, mais qui les oriente au service de cette mission » (CS, 25, 2°). De là vient la créativité et le zèle est ranimé.

E. Liberté d’agir soutenu

Savoir que d’autres confrères et d’autres provinces s’intéressent à ce que vous faites renforce la solidarité et la coopération et pousse à l’inventivité. Cela fait appel à ce qu’il y a de meilleur en nous.

F. La liberté d’être positif

Nous vivons dans un monde qui tout entier souligne le négatif et ce qu’il y a de pire dans la condition humaine. Le DA nous rend libres d’être les gens de la Parole – chercher toujours à approfondir la compréhension du niveau de l’action de Dieu dans notre histoire aujourd’hui.

attitude prophétique dans notre monde d’aujourd’hui. En changeant de perspective nous pourrions baser nos actions sur des principes mieux aptes à faire grandir l’Église, la Congrégation et les pauvres que nous servons. Voici deux principes :

1. Le principe du changement systémique

En considérant notre Congrégation comme un système social vivant, nous serons mieux placés pour comprendre les dynamiques des communautés dans lesquelles nous vivons, dans celles que nous servons et même dans le monde qui nous entoure.

2. Le principe de collaboration

Le DA est, pour ainsi dire, un moyen pour prendre une Recherche et changement vont de pair. En posant les bonnes questions, nous préparons le terrain pour ce que nous découvrons en construisant un avenir qui fortifiera le lien de nos relations entre nous. Créer ensemble cette image, c’est, je crois, l’aspect le plus important du changement que nous cherchons à opérer. Plus nos questions sont positives, plus le changement que nous cherchons durera et réussira.

Conclusion

Albert Einstein a dit un jour : « Il y a deux façons de vivre. L’une comme si le miracle n’existe pas et l’autre comme si tout est miracle ».

Comme confrères qui vivons le miracle de la Résurrection, nous ne pouvons offrir à ceux que nous servons que la vie et l’espérance. Toutes nos relations s’épanouiront quand nous verrons le meilleur dans les autres et quand nous reconnaitrons les dons que Dieu leur a accordés. Alors nous confirmerons leur désir de collaborer dans la création et à la rédemption continue de ce monde dont le Christ est le centre, et où tout homme et toute femme vivront dans la dignité que Dieu a créée en eux.

Le DA n’est pas du tout une panacée. Mais il peut être un instrument utile pour la création d’une révolution prophétique du changement. Comme il a été dit dans la réunion des Supérieurs des Misions à Rome, en septembre 2015, être prophète c’est, parfois, être contre-culturel.

Seul le poisson mort suit le courant. Pour être vivant, nous sommes appelés à marcher à contre-courant.

« Dans les diverses conjonctures de temps et de lieux, notre évangélisation…doit viser le Royaume, c’est-à- dire le monde nouveau, le nouvel état des choses, la nouvelle manière d’être et de vivre ensemble que l’Évangile inaugure » (EN, 23) (CS, 11).

Traduction : Antoine Douaihy, CM